La Fontaine et le monde des exclus
Compte-rendu de l'exposé donné par Mr Mignot,
directeur la la maison d'accueil La Fontaine, lors de la
septième session parlementaire du 20 octobre 2005
"La Fontaine" est un centre d'accueil pour exclus se
concentrant principalement sur les problèmes
d'hygiène des SDF
(voir aussi la description ici). Sous
l'égide de l'ordre de Malte qui a assumé tous les
investissement de départ des deux maisons (une à
Bruxelles, dans le quartier des Marolles et une à
Liège dans le quartier St Lambert), ce centre fonctionne
à 90% par des dons (180.000 €/ans).
Il accueille 90 personnes/jour et le personnel est
constitué de 6 permanents et 120
bénévoles.
A l'infirmerie, l'infirmière (il y en a une dans chaque
maison) soigne en moyenne 17 personnes/jour.
Définition d'un exclu :
Pauvres - sans domicile fixe - sans abri ….pas
seulement !
Pour " La Fontaine " il s'agit de toute personne se trouvant
dans une grande précarité, qu'elle ait un
logement ou non. Un toit ne suffit pas, si la personne vit dans
un logement insalubre et seule, la situation peut être pire
que dans la rue.
Origine géographique des personnes fréquentant
le centre :
L'origine des personnes fréquentant le centre
évolue très fort depuis quelques années et
la tendance s'accentue. Il y a 5 ans le " public " était
composé de 60% de belges, 30% de Nord africains, 10% de
personnes originaires des pays de l'Est et 10% de personnes
d'origine diverse. Aujourd'hui, les personnes de l'Est
représentent plus du tiers du public, les Nord africains,
de 25 à 30% et les belges 25% environ.
La situation est donc terriblement marquée par les
phénomènes d'immigration.
Depuis l'adhésion de la Pologne à l'UE les
personnes originaires de ce pays ne sont plus des illégaux
ou des sans-papiers, mais lorsqu'ils arrivent " tout nus ",
après avoir parfois marché pendant trois cent
kilomètres, ils se retrouvent généralement
dans la rue ou dans des squats.
Le contexte sociopolitique et les conflits ont un rôle
déterminant sur l'origine des exclus de notre
société. Lors des événements au
Kosovo, il y a eu un gros afflux de Kosovars.
L'âge :
L'âge moyen diminue constamment : il est aujourd'hui de
37 ans. Il s'étend de moins de 20 ans à 55 ans
environ. L'âge moyen des Belges est de 45 ans, celui des
étrangers de 34 ans.
L'espérance de vie d'un SDF dépasse rarement
55ans.
Profil :
Il s'agit essentiellement de personnes
fragilisées.
- D'un point de vue physique : un passé
d'alcoolisme, voire de drogue les rend très
diminués physiquement
- D'un point de vue mental : l'alcoolisme et les
problèmes familiaux et autres les rend très
perturbés mentalement - la rue rend fou ! La perception
normale de la vie en société avec ses " rites
sociaux " s'estompe jusqu'à disparaître. Il nous
paraît normal de nous excuser lorsqu'on marche
involontairement sur le pied de quelqu'un - eux plus.
- D'un point de vue social : la rupture des liens
familiaux les mine. Il y a quelques années, une
étude interne a révélé que 95% des
belges fréquentant le centre avaient une famille. Mais
s'ils n'ont pas brisé les liens pour des raisons "
classiques " (dispute, violence, inceste,…) , ils ne
veulent pas que la famille connaisse leur situation.
- D'un point de vue financier : selon les
critères d'Eurostat le seuil de pauvreté en
Belgique se situe à 903€ de revenus par mois et 20%
de la population belge dispose de moins de 730€ par
mois… Mais beaucoup n'ont aucune ressource
financière et en sont réduit à la
mendicité.
Les facteurs déterminants :
- Le logement hors de prix : la fièvre
immobilière que Bruxelles connaît depuis une
quinzaine d'années produit chaque année son lot
d'exclus, toujours croissant. Les logements sociaux
(déjà pas si abordables que ça) ne
représentent que 8% du parc immobilier Bruxellois, alors
que 50% des ménages entrent dans les critères
d'attribution…
- L'éclatement des familles déjà
mentionné plus haut. La famille étant l'endroit par
excellence où s'acquiert la base de toutes les relations
sociales, son éclatement mène à des
comportements asociaux menant à l'exclusion dans bien des
cas.
- L'environnement économique devient de plus en
plus dur et concurrentiel. La norme actuelle étant
l'efficacité, tous ceux qui ne prestent pas suffisamment
sont impitoyablement rejetés. Une personne n'ayant pas le
diplôme d'enseignement secondaire supérieur est
à priori déjà considéré comme
inefficace par le monde du travail, alors imaginez un
illettré …
Ce dont ils souffrent le plus: LA SOLITUDE.
Le " Babelkot " à " La Fontaine " est très
prisé. Certains y passent 4 heures par jour. Beaucoup d'
"anciens " continuent à y venir car ils y ont lié
des relations d'amitié, ce qui posent parfois
problème car la capacité d'accueil de la maison
étant de 50 personnes simultanément, il prennent la
place d'autres qui se trouvent dans une phase plus critique.
A l'infirmerie aussi, le soin principal est celui de la parole
: PARLER en toute confidentialité constitue en effet le
besoin premier à côté de tous les
problèmes cutanés et pédicures.
Les associations et leur travail :
Une cinquantaine d'associations s'occupent des SDF à
Bruxelles : centre de jours, centres de nuit, groupes de parole,
centre d'hygiène, etc. Sans elles la situation
serait tout simplement invivable !
Que peuvent elle faire ?
- Accueillir les personnes s'adressant
à elles, voire les recueillir dans la rue
- Les écouter avec de l'estime dans le
regard : " Etre quelqu'un pour quelqu'un "
- Parler de " personnes " et non de " lui,
eux, celui-là, numéro 48, etc.. " : à " La
Fontaine " tout le monde est adressé par "monsieur" ou
"madame".
- S'adapter à leur rythme, ne pas se
décourager parce que quelqu'un qu'on pensait vraiment
rapidement pouvoir remettre sur les rails n'évolue pas au
rythme voulu. La déstructuration et le
découragement des personnes concernées sont souvent
bien plus profonds qu'il n'y parait. Ils ont bien souvent perdu
tout sens des valeurs et toute estime d'eux-mêmes.
- Leur réapprendre tout doucement les " rites
sociaux " qui nous paraissent si évidents : dire
bonjour, s'excuser quand on bouscule involontairement l'autre,
…
- Eviter de les installer dans la
dépendance : l'échange social est
fondamental - donner et recevoir et pas seulement recevoir. Mais
il est très difficile de demander ne fût-ce que 10
cent pour un café à ceux qui n'ont rien. De plus
distinguer ceux qui doivent payer de ceux qui ne le doivent pas
sera perçu comme hautement discriminatoire !
Les difficultés qu'elles rencontrent :
- Maintenir un équilibre entre les
différentes populations. Au gré des
différents flux migratoires, des groupes majoritaires
peuvent apparaître: aujourd'hui les polonais, hier les
magrébins. Si un groupe représente 40 à 50%
des personnes présentes dans le centre, il y a un
sentiment d'envahissement. Pour essayer de leur faire comprendre
cette question, on essaye d'avoir parmi les
bénévoles des personnes parlant leur langue et qui
essayent de leur expliquer cet état de chose, mais ce
n'est pas simple.
- La violence omniprésente : ces personnes sont
dans une situation de survie immédiate et des bagarres
éclatent pour un oui ou un non.
- La motivation des bénévoles. L'ampleur
de la problématique à Bruxelles prend de telles
proportions que le travail des bénévoles qui
était qualitatif (plus de temps à consacrer
à chaque personne) devient quantitatif et effrite la
satisfaction personnelle qu'ils retirent de leur engagement.
Que pouvons nous faire à un niveau personnel
?
Lorsqu'on donne une pièce dans la rue à un SDF,
le regarder et lui adresser la parole - créer un lien: un
simple bonjour avec un regard franc reflétant une
disponibilité de parole peut déjà lui
apporter un brin d'estime de soi qui lui manque tant, un
sentiment d'existence.